C'est toujours très difficile de prendre des décisions. Je ne parle pas pour les éléments importants de la vie, car ceux là font exprès d'être absolument indéchiffrable, et semblant condamner notre être, quel que soit le choix sur lequel on se porte à la fin ; pour résumer ça mieux, dans tous les cas, on est baisé. Non, je parle uniquement des petites décisions, celles dont la quasi-insignifiance est telle que l'on ne peut pas vraiment effectuer une liste de pour et de contre qui entraînerait un débat intérieur. Celles qui ne suscitent ni indifférence ni ressenti romantique. Non, juste, la décision idiote, dans le RER, est-ce que je vais aller à l'étage du haut ou du bas. Face à ces problèmes là, je me suis toujours senti un peu idiot, et j'ai toujours tourné les problèmes dans ma tête jusqu'à ce qu'elle manque d'exploser, un peu comme quand les professeurs de Français, en expression écrite, nous disaient "Sujet libre". J'aurais préféré une contrainte. Je me souviendrais toujours du jour, à l'époque bénie de la jeunesse, où ma mère m'a vraiment disputé juste parce que je n'arrivais pas à choisir, au moment de manger des pâtes, si je préférais prendre en accompagnement du ketchup ou de la sauce tomate. Et c'est vrai que la question se posait, c'était des pâtes-papillon, et elles fonctionnent autant avec la richesse de l'accompagnement d'une sauce tomate qu'avec le sucré-salé du ketchup. Je refusais à me dire que j'abdiquais, que je prenais un des deux au hasard et on s'en fout on rebouffera des pâtes un autre jour et on changera ce jour là, parce que non, non, la prochaine fois, je serais peut-être sûr, et oui, oui, là, sur le moment, ce simple choix de sauce me posait de vraies questions intérieures. Je crois que j'ai fini en divisant mon plat en deux petits tas de pâtes, chacun ayant sa propre sauce, mais le résultat était loin d'avoir aidé : commencer par lequel des tas ? Débat sans fin.
J'ai donc récemment décidé d'essayer vivre ma vie à pile ou face, comme dans la chanson très jolie des années 80. Littéralement. Prendre toutes mes décisions sans faire appel à moi autrement que physiquement. La mort du psyché. Je m'étais même inventé un processus très compliqué. Tout d'abord, la pièce utilisée devait avoir une date autre que 2010, et être de moins d'un euro, car elle réglait les petits problèmes. Ensuite, il fallait énoncer clairement le choix en murmurant avant de lancer la pièce une question débutant par "Est-ce que je… ou pas". Puis, j'énonçais où était le oui, où était le non, selon les faces, sachant que le choix était aléatoire, et changeant sur le moment (parfois, une partie de moi qui avait envie d'entendre une réponse et pas une autre, faisait exprès d'échanger après avoir eu un résultat, ayant plus de chance que la pièce tombe sur son autre côté plutôt qu'elle retombe sur le même : était-ce de la triche ? Commentez là dessus si vous voulez) Si, après le lancer de la pièce, celle-ci ne retombait pas dans ma main mais sur le sol, ou si je la rattrapais mal (entre deux doigts par exemple, laissant la pièce toute droite), alors le lancer était considéré comme nul, la pièce devait être changée (dans les règles énoncées plus tôt) et le choix posé modifié, formulé autrement : puisque l'expérience avait échoué, alors la question elle-même devait être ratée. J'ai donc essayé de tenir ça pendant quelques jours, mais les résultats n'ont pas été très convenables. Dès le matin, ma pièce de 10 centimes me proposait de ne pas aller au travail, de ne pas prendre de petit déjeuner et de remettre les mêmes vêtements qu'hier alors qu'ils étaient un peu sales. Et même face aux vrais indécisions (aller manger le midi ou pas ? aller acheter ce livre ou pas ? envoyer ce message ou pas ?), les réponses obtenues étaient souvent contradictoires, farfelues, et leur incongruité m'a presque aidé parfois à me dire de ne pas faire quelque chose. J'ai eu beau rajouter d'autres règles à mon protocole, disant qu'on ne pouvait pas demander des précisions après une première question, ou essayant de lancer trois pièces à la suite pour avoir un avis plus nuancé sur les décisions, rien n'y a fait. Et quand finalement, j'ai lancé ma pièce de 10 centième en me disant "Est-ce que je dois faire confiance à une pièce de 10 centimes" et que la réponse a été "non", j'ai été dévasté.
C'est soudain que la conclusion m'est alors apparue : je m'étais trompé dès le début. Je cherchais en la pièce une sorte de vérité mais j'avais compris de travers tout le principe de mes opérations. Je voyais la pièce comme une boule de cristal, là où elle n'était qu'une roue de la fortune sur laquelle les lots ne sont pas écrits. Je pensais qu'un pile était la bonne décision, qu'un face me montrerait la voie, alors qu'un pile n'était qu'une des décisions, choisie arbitrairement. Et certes, je savais bien que la pièce ne pouvait pas dire le futur, je ne posais aucune question au futur d'ailleurs, mais je pensais que par son absolue neutralité, elle offrait une possibilité de vie plus droite dans ses à-coups. Mais l'abandon que je cherchais dans la pièce était, depuis le départ, caduque. Peut être que vous le saviez depuis le début, mais moi pas. J'y croyais. Déçu infiniment par les pièces, je décidais, mais un peu tard, de ne plus payer qu'en carte bleue. Et d'écrire tout ça sur mon blog. Car un blog, c'est comme une pièce, mais à une seule face. La réponse dessus est la bonne. Ce que vous voyez est une pièce à une seule face. Vous ne pouvez pas perdre. Vous ne pouvez que gagner. Prenez un blog. Dites "Est-ce que tu peux sauver ma vie ? Face, oui". Lancez le. Face. Oui. Comme prévu. J'ai lancé mon blog. Il est tombé du bon côté. Et voilà comment un blog a sauvé ma vie et comment j'ai sauvé ma vie grâce à un blog.
Argent dépensé aujourd'hui :
23, 53 euros.
Trajets de transports en commun :
- RER E, 9 arrêts
- Métro 3, 6 arrêts
- Métro 4, 4 arrêts
Nombre de minutes passées dans des toilettes (en quart d'heure) :
Plus de six.
Nombre de péages empruntés :
Zéro péages.
Nombre de flaques d'eau dans lesquelles tombent des plans :
Deux flaques.
Acte artistique du jour :
Voir un morceau de papier et se faire mal avec, par simple volonté auto-destructrice, façon Chris Burden.
Nombre d'actes de cannibalisme perpétrés :
Zéro.
Bonjour Emilien,
RépondreSupprimerPourrais-tu être plus précis et détailler les achats effectués avec les 23,53 euros que tu as dépensé durant ta magnifique journée sauvée ?
Cordialement.
Bonjour Jarvis,
RépondreSupprimerD'habitude, je n'aime pas trop diviser mes comptes, mais puisque tu le demandes si poliment, je vais les décrire pour toi. Ils se divisent en trois points :
- Un paquet de Granola : 1,50
- Un repas dans un exécrable restaurant chinois : 12,03
- L'album "AA" de Clara Clara : 10,00
On constatera que seule la moitié de l'argent dépensé ce jour là l'aura été à but utile/agréable. Financièrement, c'était une journée mi-figue, mi-raisin. Dieu merci, mon blog a réglé tout ça!
J'aurais du faire un blog pour digérer le chinois ! Pourquoi je ne t'écoute toujours pas Emilien ? Aurais-je encore des doutes sur la nécessité du blog dans ma vie ?
RépondreSupprimer